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Pierre Jeanneret : la transformation et la classification de son œuvre

2025 | 12 | 17

Pierre Jeanneret (1896 – 1967) compte parmi les figures les plus influentes, bien que souvent sous-estimées, de l’architecture moderne et du design de mobilier du XXe siècle. En tant qu’associé et cousin de Le Corbusier, il a façonné le développement de l’architecture moderne pendant plus de trois décennies et créé des conceptions de mobilier désormais considérées comme des icônes du design du XXe siècle. Ses dernières œuvres à Chandigarh, la capitale construite à cet effet de l’État indien du Pendjab, représente l’aboutissement de sa carrière et illustre avec une clarté particulière son approche visant à lier le modernisme au contexte local et aux conditions climatiques.

Jeunesse et formation
Pierre Jeanneret est né le 22 mars 1896 à Genève, dans une famille déjà enracinée dans les traditions architecturales. Son cousin Charles-Édouard Jeanneret, plus tard connu sous le nom de Le Corbusier, avait treize ans de plus et exercerait une influence décisive sur la trajectoire professionnelle de Pierre. Pierre a terminé sa formation à l’École des Beaux-Arts de Genève. En janvier 1920, il a quitté la Suisse et s’est installé à Paris, où de 1921 à 1922 il a travaillé dans le bureau des frères Perret. Cette expérience sous Auguste Perret, un pionnier de la construction en béton armé, s’est révélée déterminante pour son travail ultérieur.

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Le Corbusier et Pierre Jeanneret sur la plage de Piquey, 1933                         Villa Le Lac de Jeanneret et Le Corbusier – intérieur

Le partenariat avec Le Corbusier (1921-1940)
En 1921, il entama son partenariat avec Le Corbusier tout en étant encore employé par les frères Perret. En 1922, ils fondent ensemble un cabinet. Cette collaboration s’est révélée exceptionnellement productive et a conduit à la réalisation de certains des bâtiments les plus importants du modernisme classique. Bien que Le Corbusier ait souvent été perçu comme l’unique auteur de leurs projets communs, Pierre Jeanneret en était un partenaire à part entière — tant sur le plan conceptuel que pratique. Tous deux partageaient les mêmes intérêts de recherche et les mêmes principes de conception dans le cadre de leur relation professionnelle profonde et durable. Ensemble, ils ont développé les « Cinq points de l’architecture moderne », en 1927, qui sont devenus des pierres angulaires du mouvement moderne : les pilotis, le toit-terrasse, le plan libre, la fenêtre en longueur et la façade libre.
Au cours des dix-huit années de leur partenariat, ils ont réalisé de nombreux projets pionniers qui sont devenus des icônes de l’architecture moderne. Parmi les œuvres communes les plus notables figurent :
Villa Le Lac (1923-1924), une maison compacte avec un intérieur raffiné.
Maisons La Roche-Jeanneret, Paris (1923-1925), un chef-d’œuvre distingué par sa « promenade architecturale ».
Maison Ozenfant, Paris (1922), un type de bâtiment expérimental combinant habitation et atelier dans une structure compacte.
Pavillon de l’Esprit Nouveau (1925), une contre-proposition à l’Art Déco dominant, présenté à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs.
Cité Weissenhof, Stuttgart (1927), deux maisons modèles exemplifiant leurs principes architecturaux.
Maison Cook, Boulogne-sur-Seine (1926), une maison urbaine innovante avec une construction caractéristique sur pilotis.
Maison Guiette, Anvers (1926), un exemple précoce de leurs principes en Belgique.
Villa Savoye, Poissy (1928-1931), considérée comme le manifeste consommé de l’architecture moderne et l’apogée de leur phase puriste.
Villa Baizeau, Tunis (1929), démontrant l’adaptation des principes modernistes à un climat méditerranéen.
D’autres projets importants comprenaient la Cité Frugès à Pessac près de Bordeaux (1924-1927), un projet ambitieux de logement social d’environ cinquante maisons, et la Fondation Suisse, une résidence pour étudiants (1931-1933). Leurs activités se sont également étendues à l’urbanisme. Ils ont développé des schémas visionnaires tels que la Ville Contemporaine pour trois millions d’habitants (1922) et le Plan Voisin pour Paris (1925), qui ont provoqué des débats controversés sur l’avenir de la ville. En 1927, ils ont participé au concours pour le Palais de la Société des Nations à Genève ; bien que leur conception ait reçu le plus de votes du jury, elle n’a pas été réalisée pour des raisons formelles. Tandis que Le Corbusier dominait l’articulation théorique et la présentation publique de leur travail, Pierre Jeanneret était intégral à l’ensemble du processus de conception et de réalisation. Son expertise en construction et en détails était aussi cruciale que ses contributions formelles. Cette division du travail était caractéristique de leur collaboration et explique en partie pourquoi le rôle de Jeanneret a longtemps été sous-estimé.

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Charlotte Perriand, Le Corbusier et Jeanneret                                                               Maison La Roche et la chaise longue LC4 de Jeanneret et Perriand

Design de mobilier et collaboration avec Charlotte Perriand
Un autre aspect essentiel du travail de Pierre Jeanneret est sa contribution au design de mobilier. À partir de 1927, le bureau a collaboré avec la designer Charlotte Perriand, ce qui a donné lieu à une série de conceptions de mobilier iconiques. Parmi les plus connus figurent le fauteuil LC1 (Basculant), le fauteuil LC2 (Grand Confort) et la chaise longue LC4, désormais considérés comme des projets communs de Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand.
Ces pièces représentaient une rupture radicale avec les concepts traditionnels d’ameublement. Elles employaient des matériaux modernes tels que l’acier tubulaire chromé. Le mobilier n’était pas conçu comme des objets décoratifs mais comme équipement de l’habitation, combinant confort avec une esthétique industrielle.
La collaboration avec Perriand a été particulièrement productive et a conduit à une redéfinition du design de mobilier moderne. Tandis que Le Corbusier donnait souvent la direction conceptuelle, c’était Jeanneret et Perriand qui entreprenaient le développement pratique et le raffinement des conceptions. Présenté pour la première fois en 1929 au Salon d’Automne à Paris, le mobilier a suscité un vif débat. Il a marqué un tournant dans le design de mobilier européen et a influencé des générations de designers.

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Bibliothèque de Perriand et Jeanneret                                                                           Intérieur d’une maison démontable 8×8 de Prouvé et Jeanneret

Les années à Grenoble et le BCC (1940-1950)
Après la fin du partenariat avec Le Corbusier en 1940, en partie en raison de différences personnelles et des circonstances de la Seconde Guerre mondiale, Pierre Jeanneret s’est installé à Grenoble. Dès 1939, avec Charlotte Perriand, Jean Prouvé et le journaliste, gestionnaire sportif et entrepreneur Georges Blanchon, il avait fondé le Bureau Central de Construction (BCC), une entreprise développant des systèmes de construction préfabriqués, à bas coût et démontables.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jeanneret a été activement impliqué dans la Résistance française sous le nom de code « Guidondevélo », travaillant aux côtés de collègues Georges Blanchon et Jean Prouvé. En même temps, le BCC a fait avancer des projets pionniers en préfabrication légère et en logement démontable, des projets maintenant considérés parmi les contributions les plus formatrices au design français d’après-guerre. Le BCC a été dissous en 1952.

jeanneret-on-a-bicycle-chandigarh-secretariat-buildingJeanneret visite le chantier du bâtiment du Secrétariat à Chandigarh                          Palais de l’Assemblée à Chandigarh

Le projet Chandigarh à partir de 1951
Une autre transformation dans la carrière de Pierre Jeanneret survint après 1950. Suite à la partition de l’Inde en 1947, l’État du Pendjab a perdu sa capitale Lahore, qui est fut rattachée au Pakistan. Le gouvernement indien sous le Premier ministre Jawaharlal Nehru a décidé de construire une nouvelle capitale, Chandigarh, comme symbole d’une Inde moderne et indépendante. En 1950, Le Corbusier a été chargé de concevoir la ville. Il a fait venir Pierre Jeanneret dans le projet, une décision qui s’est révélée décisive pour le succès de cette entreprise ambitieuse.

Tandis que Le Corbusier était principalement responsable des bâtiments gouvernementaux monumentaux du Complexe du Capitole et ne se rendait à Chandigarh qu’occasionnellement, Pierre Jeanneret a assumé la direction quotidienne du projet sur place. De 1951 à 1965, il a vécu et travaillé à Chandigarh, se consacrant à la mise en œuvre du plan urbain. Ses bâtiments répondaient plus directement aux besoins et conditions locales et étaient plus pragmatiques que ceux de Le Corbusier. Il était responsable de la conception de nombreux bâtiments publics, y compris des écoles, des hôpitaux, des bâtiments administratifs et des complexes de logements.

Ses conceptions étaient marquées par une adaptation intelligente des principes modernistes au climat subtropical humide du nord de l’Inde. Il a développé des solutions innovantes pour la protection solaire, la ventilation naturelle et la dissipation de chaleur, rendant les bâtiments plus habitables et fonctionnels. Il a créé divers types de logements pour différents groupes de population et niveaux de revenus qui étaient à la fois abordables et architecturalement complexes. Ces conceptions tenaient compte des habitudes de vie indiennes et des structures familiales, intégrant des éléments traditionnels tels que les vérandas, et les combinaient systématiquement avec des principes modernistes. Les bâtiments utilisaient des matériaux locaux, en particulier la brique et le béton, et étaient conçus de manière à pouvoir être exécutés par des artisans locaux.

pj-si-01-c-and-pj-si-04-a-bamboo-chairs-jeanneretFauteuil PJ-SI-01-C de Jeanneret                                                                                  Fauteuil PJ-SI-04-C de Jeanneret

Le mobilier de Chandigarh
A) Phase expérimentale
Parallèlement à son travail architectural, Pierre Jeanneret a développé un vaste ensemble mobilier pour les bâtiments publics de Chandigarh et pour des projets de logement spécifiques. Ce mobilier constitue une contribution indépendante au canon du design du XXe siècle. Il diffère à la fois de son travail antérieur et d’autres tendances du modernisme régionaliste. Les premiers objets, en particulier les sièges jusqu’en 1955 (maintenant catalogués comme PJ-SI-011 à PJ-SI-12), affichent un esprit expérimental sauvage, presque enfantin. Les chaises étaient construites en bambou, corde, structures métalliques, cannage ou chaînes ; elles étaient démontables et ignoraient délibérément les principes esthétiques du modernisme. Il semble que Jeanneret ait créé un champ expérimental libéré dans lequel il a rejeté le dogme, le professionnalisme et les impératifs stylistiques du modernisme.

Un exemple particulièrement frappant est la chaise PJ-SI-07-A, dont l’assise est suspendue à partir des accoudoirs par des chaînes. Beaucoup de ces objets étaient faciles à produire, du bambou attaché avec quelques cordes ou d’autres constructions improvisées. Le mobilier présente un langage formel pragmatique et architectural : des structures légères supportent les assises et les dossiers . Le contraste entre les éléments porteurs et portés souligne la logique constructive et confère aux objets une qualité brute, presque sculpturale. Pourtant, ces premières conceptions étaient souvent trop fragiles pour un usage quotidien ; elles sont restées des prototypes documentant l’élan créatif sans retenue de Jeanneret.

lc-14-a-stool-and-pj-si-58-a-metal-legged-stoolTabouret LC-14 de Le Corbusier                                                                                    Tabouret PJ-SI-58-A de Jeanneret

B) Design archétypal
Un langage formel et une logique plus unifiés se sont bientôt cristallisés. Cela a permis de meubler une ville entière avec un mobilier que les artisans locaux pouvaient produire en utilisant les matériaux disponibles. Des poutres en teck ou en sissoo, assemblées en A, X, Z ou en pont, constituent le cadre structurel et la grammaire de la plupart des pièces. La clarté formelle occidentale rencontre la nonchalance indienne, résultant en une franchise libératrice sans formalisme excessif. Pierre Jeanneret a-t-il reconnu dans le non-design la forme la plus élevée du design, une forme dans laquelle la poésie du quotidien prend le pas sur la contrainte formelle ambitieuse ? Des formes claires génèrent une simplicité presque banale. N’étaient les petits raffinements : certains bords arrondis, des poutres s’effilant vers leurs extrémités, des fixations habilement dissimulées, et une attention particulière portée aux proportions.

L’Inde était une libération pour Pierre Jeanneret. La proximité avec la vie et sa beauté est devenue plus décisive. La même tendance apparaît simultanément dans le travail de Le Corbusier. Les types de mobilier archaïques et primitifs sont entrés au centre de l’attention. En 1952, il a développé un tabouret pour son Cabanon qui n’était rien de plus qu’une boîte, et en 1953 un tabouret pour ses projets à Ahmedabad composé d’un tube en acier et d’un siège banal.

Bien que les aspects fonctionnels et pragmatiques aient toujours joué un rôle dans le projet Chandigarh de Pierre Jeanneret, celui-ci ne devrait pas être décrit comme du design fonctionnel. L’intention sous-jacente était de créer l’essentiel avec des moyens quotidiens. Pierre Jeanneret et Le Corbusier cherchaient tous deux l’essentiel, le poétique en faisant toujours partie. Dans le cas de Jeanneret, c’était plus pragmatique et plus proche des gens ; dans le travail de Le Corbusier, une dimension spirituelle et visionnaire supplémentaire émergeait.

Pierre Jeanneret est retourné en Suisse en 1965 après quatorze ans et est décédé le 4 décembre 1967 à Genève.

Photographies © Canadian Centre for Architecture; © FLC/ADAGP; © Sotheby’s; © Galerie Patrick Seguin; © Olivier Martin Gambier.

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