Le design comme clone de l’âme : entretien avec Pedja Hadži-Manović
Cette conversation entre Martha Kern et Pedja Hadži-Manović examine le caractère métaphysique du design de Chandigarh, pas son contexte historique ou ses aspects factuels. Nous avons l’habitude d’utiliser notre intellect pour comprendre la signification et la valeur d’un objet. Nous le faisons de manière intelligible. Le design, cependant, est plus que cela : il est également perçu de manière inconsciente et émotionnelle. C’est là que le design devient complexe. Le design est plus qu’une simple décoration ou un phénomène de mode ; c’est un phénomène perceptuel qui pénètre profondément en nous et dans notre être.
J’aime Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret, qui nous ont tous deux laissé une œuvre exceptionnelle. Il doit y avoir une raison pour laquelle nous les considérons comme deux des architectes les plus pertinents du XXe siècle. La plupart des théoriciens de l’architecture respectent leur travail parce qu’ils ont promu le concept de modernité. Mais ce qui rend leur œuvre si riche, ce sont les questions existentielles qu’elle soulève et qui confèrent à leurs créations une dimension spirituelle.
Le philosophe Walter Benjamin a souligné l’aspect rituel de l’art, et le fait qu’il agit comme une porte d’entrée à notre subconscient, avec ses peurs, ses désirs et ses autres émotions. C’est là que l’art et le design deviennent intenses.
Mais ils ont conçu pour une société moderne promouvant le rationalisme. Cela contredit votre point de vue.
Bien sûr, et Chandigarh est une ville qui visait à créer un idéal d’un mode de vie moderne et rationnel. Mais, pour être honnête, leurs bâtiments n’étaient pas très fonctionnels, la complexité était plus pertinente. Ils ont également pu investir leur idéologie rationnelle d’un aspect irrationnel et métaphysique. Le Corbusier a un jour défini l’architecture comme servant la bête, le cœur et l’esprit. C’est assez antirationnel, et cela met l’accent sur l’aspect primitif de la perception. Derrière la façade rationnelle existe une couche plus profonde, qui touche notre âme.
Est-ce la clé pour comprendre leurs objets et leur architecture ?
Je le crois, mais j’éviterais le mot « comprendre ». Le design, comme l’art, est un médium qui travaille avec des images et crée de nombreuses impressions sensorielles différentes. Certaines apparaissent illogiques et ne sont pas toujours clairement compréhensibles, donc le design agit plus comme un oracle. À travers le design, nous obtenons une vision du sens de l’éternité, de la vie, de la mort, de la liberté, de la grandeur, de l’espièglerie ou de la banalité. La nature abstraite du design nous encourage à poser des questions, qui peuvent être assez existentielles. Finalement, nous sommes moins préoccupés par l’objet lui-même que par sa capacité à refléter nos émotions ou idées spirituelles, qui sont plus profondes que la pensée rationnelle.
Une simple table peut-elle vraiment contenir une telle complexité ?
Bien sûr, sinon elle ne nous toucherait pas. Par exemple, la table de conférence de Pierre Jeanneret semble vraiment banale. Mais cette rudesse exprime aussi une radicalité, suscitant ainsi des questions essentielles sur l’être. Cette table représente la pureté, comme si tout le superflu avait été effacé. Nous devenons curieux de l’existentiel ou de l’inaltéré. Ici, le design nous incite à réfléchir sur nous-mêmes et notre être intérieur.
Donc vous pensez que cette table révèle une vérité plus profonde ?
Oui, d’une certaine manière, mais pas comme vous le pensez. Tout dans le design de Pierre Jeanneret semble être pragmatique et honnête, mais la vérité dans l’art est toujours une illusion. Il y a cette contradiction fascinante dans le fait d’essayer de paraître vrai, que Pierre Jeanneret a comprise et avec laquelle il a joué. Ainsi, pour la table de bibliothèque, il a conçu un plateau épais, donnant l’impression d’une pièce solide unique. Mais quand nous regardons sous le plateau, nous pouvons voir que seule la bordure est épaisse et le reste est fin. La vérité et l’illusion sont toutes deux présentes et montrent une vision du monde spécifique.
C’est donc la complexité de l’être humain que vous essayez de trouver dans ces objets ?
C’est ce qui me touche le plus. Ces pièces sont des outils pour accéder à nous-mêmes, pour aborder des sujets éternels qui sont toujours pertinents. Je me moque des questions liées à l’air du temps et au maniérisme, j’ai besoin de profondeur pour être stimulé. Cependant, je pense que chaque personne est touchée par ces objets d’une manière différente : par leur simplicité formelle, leur nonchalance, leur caractère brut ou leur riche patine. Il y a tant de couches dans ses objets et vous en voyez une nouvelle à chaque fois.
Pourquoi ces pièces de design sont-elles si chères aujourd’hui ?
La question de la valeur est complètement différente de celle de la qualité. D’accord, ces objets sont chers parce qu’ils ont été conçus par le duo d’architectes le plus important du XXe siècle. Chaque pièce est unique, avec des dimensions différentes, et très différente de la production de masse industrialisée de quelqu’un comme Eames, Mies van der Rohe ou Kjærholm. Maintenant que Chandigarh est enfin devenu un site du patrimoine mondial, il attire beaucoup plus d’attention. De plus, ces pièces ont une patine incroyable, qui témoigne de leur histoire et ce qui est assez rare pour le mobilier moderne. En termes économiques, la valeur reflète la rareté et l’important d’une œuvre d’art, des questions essentielles pour moi en tant que galériste. Mais si vous voulez approcher ces objets plus profondément, vous devez avoir votre propre opinion et éviter les idées préconçues.
Ne pensez-vous pas que c’est pervers que ce design destiné aux pauvres soit devenu si cher ?
Le Corbusier et Pierre Jeanneret concevaient leurs designs de la même manière pour les riches et les pauvres. Ils cherchaient un langage adapté aux humains mais pas un pour une classe sociale spécifique. Mais oui.But yes.
Mais maintenant les gens paient 100 000 € pour une table de Pierre Jeanneret, n’est-ce pas fou ?
C’est probablement fou si vous n’avez pas d’argent. Si vous pouvez vous le permettre, alors votre budget est plus élevé et vous voyez les choses différemment. Imaginez que vous êtes très riche et que vous pouvez choisir entre une bonne table qui coûte 1 000 € et ma table fantastique coûtant 100 000 €. Si vous n’avez pas à vous soucier de l’argent, pourquoi achèteriez-vous la moins chère ? Cette table est magique, regardez, c’est un artefact primitif, rudesse ascétique, forme archétypale, sa générosité. De plus, c’est l’une des tables les plus importantes du XXe siècle. C’est l’avantage de l’argent, vous pouvez l’échanger contre quelque chose de spirituel, comme cette pièce de design. Oui, il peut être pervers de payer 100 000 € pour une table.
